Onzième station

Jésus est cloué sur la croix

Lecture

Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils l’y crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Et Jésus disait : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 33-34)


Méditation

Ils sont tous là, tous là.

Aucun n’a abandonné, ils sont même de plus en plus nombreux. Cette foule grossit. C’est le spectacle de la journée ! Personne ne peut le manquer ! « Viens, ils sont sortis de la ville ! Laisse ce que tu fais. C’est unique. Il faut voir ça ! »

Ils ne croient pas si bien dire ! Cet événement va bouleverser toute l’histoire de l’humanité. Il va surtout donner un sens à son histoire.

Depuis la première heure, ils ont suivi pas à pas celui qu’ils avaient acclamé, puis trahi. Ils ne veulent rien perdre du spectacle. Trois fois, il est tombé trois fois. Peut-être aurait-il fait d’autres chutes si ce Simon de Cyrène n’était pas intervenu. Mais de quoi se mêlait-il donc, celui-là ?

Oui, ils sont tous là, soudain devenus silencieux, autour de la croix posée à terre.

Les soldats romains t’ont allongé avec brutalité, les deux bras étendus. Docile, sans résister, sans te défendre, tu les as laissé faire.

L’un des hommes qui s’agitent autour de toi plonge sa main dans un grand sac d’où il sort un clou, deux clous, trois clous, trois grands clous. Trois beaux clous en fer forgé. Je suis sûr que de nos jours on en tirerait un très bon prix chez un antiquaire. Tu sais, aujourd’hui plus rien n’a de prix que le prix des choses. Alors on parvient même à vendre des clous pour faire de l’argent. Les affaires d’abord. Tout au plus mettra-t-on une petite étiquette pour en tirer un meilleur profit. « Clous ayant été plantés dans les mains de Dieu. » Aujourd’hui, tout s’achète et tout se vend.

L’homme d’une main tient le clou, le grand clou ; de l’autre il soulève très haut dans le ciel un gros marteau. La foule frémit et c’est le premier coup, puis le second, le troisième et un autre encore, et un autre... À chaque coup, l’écho répond : « Christ ! Christ ! Christ ! » Les coups résonnent dans ma tête comme si c’était sur elle que l’on frappait.

Cet homme qui te maltraite, qui est-ce ? Ce bourreau n’est pas différent de moi lorsque je néglige ce pauvre qui traîne à l’entrée du Temple, le lépreux repoussant, le paralytique, l’étranger, celui qui est en prison. Lorsque je passe à côté de cette femme qui agonise à l’hôpital sans la regarder, à côté de ce drogué sans lui tendre la main, du clochard qui mendie à la porte de l’église.

Moi aussi, dans ces moments-là, je frappe sur les clous de tes mains !

Insolite, cette croix qui se détache à l’horizon ! J’en ai froid dans le dos. L’amour crucifié, écartelé, déchiré, humilié trône au sommet de la colline. C’était donc ça, le siège de David que l’on t’avait promis ? Est-ce là le trône du Messie triomphant ? C’est toi Seigneur, cloué comme une bête.

Pendant un court instant, j’ai vu sur ta croix le pauvre qui traîne à l’entrée du Temple, le lépreux, le paralytique, l’étranger, le prisonnier. J’ai vu cette femme agonisante, ce drogué, ce mendiant. Est-ce toi Seigneur ? Est-ce toi qui souffre du haut de ce vulgaire bout de bois ? Est-ce toi qui souffre en tout homme rejeté et méprisé ?

Insolite, cette croix qui se détache à l’horizon ! Tu meurs aux yeux de tous, tu meurs chaque jour auprès de moi.


Seigneur, je te prie pour tous ceux qui, comme toi, sont victimes de la torture, victimes de meurtres, de chantage, pour ces hommes et ces femmes que l’on traite comme du bétail, pour les enfants arrachés à l’amour de leur mère.

Seigneur, je te prie aussi pour tous ceux qui sont capables de tels actes, pour tous ceux qui frappent encore sur les clous, là, dans tes mains.


Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun