Cinquième station

Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix

Lecture

Comme ils emmenaient Jésus, ils mirent la main sur un certain Simon de Cyrène qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus. (Lc 23, 26)


Méditation

« Mais qui c’est, celui-là ? Simon, d’où vous dites ? De Cyrène, mais il n’est pas de chez nous ! C’est un inconnu, un étranger à notre ville. De quoi se mêle-t-il ? Quel culot alors...

On n’a jamais vu ça ! Voilà que maintenant il faut aider les condamnés à porter leur croix ! Non, mais des fois ! Pourquoi ne pas les transporter à dos d’âne pour leur éviter la fatigue ? Et notre spectacle, alors ? On veut du spectacle. On veut voir les condamnés en baver. En baver, vous entendez ! Ils ont fauté, ils n’ont qu’à payer. Ce n’est que justice après tout ! Il faut que ça serve de leçon sinon à quoi bon ? »

Le doigt du centurion s’est dressé avec autorité.

« Eh ! Toi, là-bas, viens ici ! »

Simon a regardé autour de lui, il pensait que cette interpellation concernait quelqu’un d’autre, mais non, c’est bien lui que l’on désigne. Que faire ? Il n’a pas le choix. Comment s’opposer à l’ordre d’un soldat romain ? D’autant que les autres, autour de lui, le poussent du coude.

« Allez, c’est toi qu’il appelle, vas-y ! Bouge-toi un peu espèce de flemmard. »

Alors, hésitant, tremblant, il s’est avancé pour soulager le condamné du poids de sa croix.

Cette croix est pesante et pourtant, ce qui pèse le plus sur lui, ce sont ces regards, le regard de cette foule parmi laquelle il faut se frayer un chemin. Il aurait préféré ne pas se faire remarquer, assister à ce spectacle incognito, un homme parmi les autres. Mais non ! Maintenant, il est sorti du rang. Il est désormais vulnérable, à la merci de tous, au même titre que Jésus. Des yeux remplis de haine se sont tournés vers lui. Il a le sentiment d’être devenu lui-même l’objet du mépris.

Ah ! Qu’est-ce qu’il aimerait à nouveau se fondre dans la foule. Il voudrait crier, se révolter, tout plaquer ! Dire au centurion qu’après tout il n’est pas obligé de porter la croix du condamné. C’est humiliant. Il n’a rien fait, lui. Il est un homme honnête, honorablement connu. Que vont penser les gens ? Ils vont le prendre lui aussi pour un voleur ou un assassin. Et puis il va se salir, salir son bel habit, celui qu’il avait mis pour la circonstance lorsqu’il avait entendu dire que ce vendredi-là il y aurait des crucifiés.

Il n’a qu’à se la tramer tout seul, sa croix, ce Jésus. S’il est là, c’est bien de sa faute, non ? Il n’avait qu’à se tenir tranquille au lieu de donner des leçons à tout bout de champ et aux uns et aux autres. Lorsqu’on ne veut pas avoir d’ennui, on reste dans l’ombre. Oui, il aimerait bien dire tout cela mais il n’y parvient pas : à cause de cet homme, ce condamné pas comme les autres, qui marche devant lui, et l’entraîne derrière lui. Quand il s’est avancé, le regard de Jésus a croisé le sien et il ne l’oubliera jamais ce regard-là. Jamais !

Il y a un peu de Simon de Cyrène en moi. Nous avons été pétris dans la même glaise.

Il faut que l’on me pousse pour que je me décide à bouger, à agir. Il faut que l’on me bouscule pour que je m’intéresse aux autres. Je ne peux pas dire que ce soit spontané. Les autres m’embêtent, ils m’empêchent de mener ma vie comme je veux. Toujours là à commenter, à épier, à étiqueter, à chercher mon point faible, à faire des ragots. Je n’ai vraiment pas envie d’aller vers eux.

Je suis encore bien loin de cette phrase de l’apôtre :

« Portez le fardeau les uns des autres, ainsi vous accomplirez la loi du Christ » (Ga 6, 2-5).


Seigneur, donne-moi ta générosité. Apprends-moi à porter avec eux les fardeaux de mes frères.

Fais que je sois toujours disponible pour leur venir en aide, prêt à les secourir avant même qu’ils ne me le demandent. Pour cela, rends-moi attentif à leurs besoins.

Fais aussi que lorsque ma croix devient trop pesante, quelqu’un se trouve à mes côtés pour en partager le poids.


Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun